Texte de Jazzques (disponible sur son blog)

On en a déjà vu défiler des jeunes (qui ont souvent confirmé par la suite) lors de concours organisés par divers festivals. C’est l’occasion pour eux de se monter, de se confronter au public et… à un jury dont je faisais partie avec mes collègues et amis Bernard Lefèvre (Jazzmozaïek), George Tonlat Briquet (Bruzz, Jazz’halo, Focus Knack), Jean-Pierre Goffin ( L’Avenir, Jazz’halo, JazzAround), Jean-Marie Hacquier (Jazz Hot) et, président de cette belle équipe (un peu d’autosatisfaction ne fait jamais de tort), Jean-Claude Vantroyen (Le Soir).

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Bien sûr, qui dit « concours », dit « compétition » et dit « gagnant ». Mais, est-ce bien cela qui anime ces jazzmen ? Evidemment, il y a un prix, une récompense et cela peut les aider un peu. Mais, comme disent beaucoup de musiciens : la musique en général, et le jazz en particulier, n’est pas un sport mais plutôt un échange, un plaisir, un partage. Et ici, tout le monde l’a bien compris. D’ailleurs, ils sont tous potes. Et comme on disait chez Jacques Martin (les vieux comprendront), tout le monde a (déjà) gagné.

Lors du Dinant Jazz Festival 2019, (dont vous pouvez lire ma chronique ici) cinq groupes ont pu montrer ce qu’ils avaient dans le ventre (parfois dans des conditions difficiles car la météo n’était pas toujours clémente).

Le samedi, dans la cour de l’Abbaye de Leffe, il y a d’abord Le Monde Merveilleux de Pepito, un quartette emmené par Pierre-Antoine Savoyat. Toutes les compos sont de la main du leader (bugliste et trompettiste) et sont dédiées à sa maman. Mine de rien, cela donne un sens à la musique. Le premier morceau « La danse des crabes » est plutôt enlevé, nerveux et légèrement « instable », tandis que le second est plus introverti. On comprend vite où il veut en venir. On ressent d’ailleurs une belle sensibilité dans l’écriture, mais aussi peut-être un excès de fragilité (sur « Les derniers regards », par exemple) dans le jeu. L’ensemble est vraiment cohérent et la rythmique est solide (Oscar Georges aux drums et Fil Caporali à la contrebasse). Les échappées de Simon Groppe (un pianiste à suivre de près) sont toutes très efficaces et ses accents monkien, sur « Vin sur vin » par exemple, donnent un coup de nerf bienvenu.

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Puis, c’est Baz Trio qui se présente sous une pluie battante. Quelques légères résonnances orientales (subtiles, très subtiles) dans le toucher de l’excellent pianiste Wajdi Riahi réchauffent ce swing déjà bien emballé par Basile Rahola à la contrebasse et Oscar Georges à la batterie. L’art du trio n’est pas simple à renouveler mais Baz propose de très belles compositions, très homogènes et nuancées. Les lignes de basse se glissent entre celles du piano avec beaucoup d’intelligence. C’est sensuel et délicat. Mais on aurait peut-être voulu un peu plus d’audace ou de fermeté à certains moments. Sous ce temps de chien, le groupe a quand même réussi à mettre du soleil sur la scène et à retenir l’attention du public (un peu dispersé, il est vrai) et c’est déjà beaucoup. Un beau trio à suivre.

Le lendemain, Yagö (Yu-Ting Li (p), Matis Regnault (cb) et Pierre Hurty (dm)), sous un ciel un peu plus clément, continuait le concours. Contrairement à Baz, le trio opte pour une ligne plus « classique », s’inspirant peut-être plus des Bill EvansBrad Mehldau et compagnie. Les variations, dans un esprit de mélancolie (voir d’introspection) s’enchaînent, c’est joli et bien exécuté mais cela manque parfois d’un peu de folie ou de souffle. A revoir dans un cadre plus intimiste certainement.

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Le trio GHS, lui, met en avant la guitare de Thomas Sagne. Ici aussi, on joue pas mal sur une musique contemplative, qui s’étire parfois trop et ne va pas toujours au bout de ses idées. On aurait voulu parfois un point de vue plus affirmé ou, du moins, plus organique. Il faudra attendre le dernier morceau, plus dense, qui convient mieux à l’ensemble me semble-t-il, pour que l’enthousiasme remonte.

Et puis, il y a Noémie Decroix. Du culot et de la personnalité.
La chanteuse entame presque a capella « You Must Believe In Spring » qui déroute mais touche au cœur directement. Elle n’hésite pas à expliquer avec beaucoup d’aplomb et de conviction les morceaux qu’elle a choisi de présenter. Rapidement, elle crée son univers, fait de rage contenue et de poésies douloureuses. Son chant est comme une déchirure ou une plaie mal refermée. La voix est claire, assurée et pourtant sensible. Elle reprend des folklores suédois ou africains, des poèmes indiens ou propose un arrangement sur Bach pour en faire un jazz universel (l’essence du jazz en quelque sorte). Elle est magnifiquement entourée de Simon Groppe au piano, Pierre Hurty aux drums et Soet Kempeneer à la contrebasse. C’est parfois sombre mais toujours interpellant. C’est pensé, intelligent, touchant. C’est… une révélation, une évidence.

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C’est en toute logique qu’elle et son groupe récolteront les meilleurs points du jury. On les attend donc de pied ferme l’année prochaine sur la scène du Dinant Jazz Festival 2020, mais on espère les voir auparavant quelque part en clubs… Les invitations sont lancées.

Puisqu’on parle de concours et de jeunes talents, je vous donne rendez-vous vendredi prochain, le 23 août, au 7ème Jazz Contest à Malines (organisé par Jazzzolder) pour découvrir d’autres belles choses (et il y a Mâäk Quintet en prime).

Haaa, ces jeunes… Merci à eux.

A+

Merci à © Serge Braem pour les images