Monty Alexander, le parrain du festival Dinant Jazz,  présentera trois projets à la fois différents et complémentaires.

Certains voient des signes partout et ils ont en général tort. Pourtant, s’agissant de Monty Alexander, on serait tenté de faire une exception. Comment ne pas voir dans sa naissance à Kingston (Jamaïque) le jour du Débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, plus qu’une coïncidence : une promesse de liberté. Musicale, bien sûr, mais pas seulement. Trois ans après le débarquement de Bernard Montgomery (le Maréchal, en Normandie, et Alexander, en Jamaïque – le second ainsi prénommé en hommage au premier), le petit Monty déjà, entreprend de pianoter calypsos et boogies de ses doigts potelés.

« Gamin, explique-t-il, j’écoutais les formations de calypso locales, mais aussi les chansons popularisées par des gens comme Harry Belafonte. Chaque fois que je rencontrais des musiciens, c’était associé à de la joie. C’est ce qui m’a poussé à choisir ce métier. »

Deux ans plus tard l’enfant, dit-on, prend quelques leçons de piano classique. Brèves probablement, puisqu’adulte il se revendiquera autodidacte et incapable de lire la musique. Entre ces premières longueurs sur l’ivoire et le préadolescent qui, à quatorze ans, se décide à jouer du jazz, on sait peu de chose. Si ce n’est qu’il découvre Louis Armstrong et Nat “King” Cole au Carib Theater de Kingston en 1956, dans le cadre d’un spectacle où les deux musiciens sont associés, et qu’il joue publiquement très jeune, boogie-woogie et piano stride. Au fil des ans, il s’imprègne de tout ce qu’il entend : « Calypso, jazz – dans des jam-sessions où certains se prenaient pour Dizzy Gillespie ou Miles Davis –, rhythm and blues…»

«J’admirais Eddie Heywood et Erroll Garner, et surtout, surtout Louis Armstrong. J’avais un pied dans le jazz, l’autre dans la musique populaire. »

Vers 16 ans, il crée Monty and the Cyclones, son premier orchestre. Le soir, il se glisse dans les clubs pour y retrouver, écouter, côtoyer, des musiciens de jazz, ou pas. Que, pour certains, il retrouvera plus tard en studio et reconnaîtra comme influences. À 17 ans, en 1961, il quitte la Jamaïque pour les Etats-Unis. Direction Miami. À Miami Beach, il joue rapidement dans des clubs. 1962 : il travaille au Bistro, où officie Duke Hazlitt, un émule de Sinatra. Un soir, après un concert au Fontainebleau, Frank Sinatra, le vrai, se présente, en compagnie de son ami Jilly Rizzo, patron d’un club new-yorkais, et de Honey Rizzo, sa femme. Alexander s’en souvient, bien sûr : « Honey est allé dire à Jilly Rizzo qu’il devait venir écouter le gosse qui jouait… C’était moi. Elle m’a dit : “Nous tenons le Jilly’s à New York, et ce serait bien que vous y jouiez, mon petit.” »

Ainsi Alexander se retrouve-t-il, mi-1963, à l’affiche du club, sur la 54e Rue Ouest à Manhattan, lieu fréquenté par le milieu new-yorkais et point de chute nocturne habituel de Sinatra. Alexander a 19 ans. Il va se faire une place dans le jazz new-yorkais, jouant aussi, à l’occasion, au Minton’s Playhouse et au Playboy Club. C’est au Jilly’s qu’il fait de belles rencontres. Miles Davis, par exemple, qui discute avec Sinatra et vient lui griffonner son numéro de téléphone sur une pochette d’allumettes, et qu’il accompagnera fréquemment dans des matchs de boxe ou chez lui, pour discuter. C’est là aussi qu’il fait la connaissance de Milt Jackson, l’un des membres fondateurs du légendaire Modern Jazz Quartet, qui l’engage à son tour, et qui le fera travailler à Los Angeles. Par Jackson, il fait la connaissance du grand bassiste Ray Brown.

« Je suis allé entendre Ray à Los Angeles, au Gaslight . Dans le dernier set, ils devaient jouer un thème imposé. Frankie Capp s’est installé à la batterie, Mundell Lowe a pris sa guitare, mais le pianiste était agrippé au bar, complètement bourré. J’ai demandé à Ray si je pouvais jouer. Au bout de deux chorus, il poussait des cris, il groovait, comme moi ! On était des vrais gamins. Il m’a dit : “Tu es où cet été ? Je veux que tu joues avec moi et Milt Jackson”. »

Monty Alexander enregistre plusieurs fois avec les deux hommes et joue notamment avec eux au célèbre club Shelly’s Manne-Hole. Il reste en Californie près de deux ans, enregistre pour World Pacific Records (« Alexander the Great » et « Spunky » (1965 tous les deux)) et s’installe une saison complète au Playboy Club de Los Angeles, avec Victor Gaskin (b) et Paul Humphrey (dm)… Sur le conseil d’Oscar Peterson – qui le décrira plus tard comme son équivalent caraïbe –, le producteur Don Schlitten le contacte. Il signe avec le label MPS en 1971. Sa carrière prend son envol. Il tourne aux Etats-Unis vers le milieu des années 1970 puis, en avril 1975, fait sa première apparition européenne au Ronnie Scott’s Club de Londres. L’Europe deviendra d’ailleurs à compter de ce jour l’une des régions du monde où il sera le plus reçu, apprécié et honoré. Malgré quelques expériences avec des cuivres, Alexander s’installe très rapidement dans la formation qui lui sied le mieux, le trio : avec Herb Ellis (g) et Ray Brown (b) un temps, ou Mads Vinding (b) et Ed Thigpen (dm). Il n’hésitera pourtant pas à multiplier les tentatives dans d’autres formats : en solo, en quartette, en quintette avec Reggie Johnson (b), Ed Thigpen, Robert Thomas Jr. (perc), Gene Wright (b), Emily Remler (g) (avec qui il sera brièvement marié de 1981 à 1984), Paul Werner (b), Steve Williams (dm)… Ou encore en duo de pianos (par exemple avec le pianiste martiniquais Michel Sardaby).

À la fin des années 1980, Monty Alexander enregistre pour la compagnie Concord, en leader, mais aussi au côté du guitariste Howard Alden, et n’hésite pas à goûter à la grande formation. En 1991, il collabore avec Nathalie Cole pour « Unforgettable », un hommage à Nat “King” Cole qui remporte sept Grammy Awards. Au milieu des années 1990, il signe avec Telarc, et s’embarque dans une série d’enregistrements où il retrouve de vieilles connaissances de son adolescence, dont le guitariste Ernest Ranglin, Sly Dunbar et Robbie Shakespeare. Quatre enregistrements lui permettront d’élargir son spectre jamaïquain (avec notamment l’incorporation du mento, le calypso version locale) : « Yard Movement » (1996), « Stir It Up » (1999), « Goin’ Yard » (2001), « Concrete Jungle » (2006) (12 composi tions de Bob Marley réarrangées par Alexander et enregistrées au Tuff Gong Studio avec les meilleurs musiciens de studio de la Jamaïque). C’est la période d’une prise de conscience capitale : Monty Alexander réalise qu’il ne peut se cantonner à un seul style de musique, à une seule veine.

« Je travaillais avec des jazzmen, et quand je voulais jouer jamaïquain, du calypso ou du Bob Marley, on n’y arrivait pas. Inversement, les Jamaïquains ne maîtrisaient pas le jazz… »

Les collaborations se multiplient. On retrouve Monty Alexander jouant la Rhapsody in Blue de George Gershwin sous la direction de Bobby McFerrin , dans le cadre du festival de Verbier (Suisse), ou enregistrant la partie de piano de Bird, film de Clint Eastwood sur Charlie Parker.

En 2008, il conçoit et dirige à New York « Lords of the West Indies », dans le cadre de Jazz at Lincoln Center, unanimement salué par la critique, et récidive en 2009, avec « Harlem-Kingston Express », projet réunissant en une même formation le versant jazz et le versant caraïbe de sa musique. Sans oublier ses hommages phonographiques à ses héros, avec « The Good Life » (2008), hommage à Tony Bennett, ou « Calypso Blues » (2009), en hommage à Nat King Cole. En 2011 sort « Harlem-Kingston Express » (chez Motema ), sélection de thèmes enregistrés au cours de la tournée mondiale du projet éponyme, et « Uplift » (Jazz Legacy), sélection aussi, mais de performances en trio. Longtemps surnommé « le nouveau Peterson » – n’at-il pas recruté Ellis, Brown puis Thigpen ou NielsHenning Ørsted Pedersen, tous estampillés “petersoniens” ? –, il en a la technique brillante, le jeu ferme et incisif, sans la gravité du Canadien. Tout un cocktail d’influences (d’Art Tatum à Ahmad Jamal en passant par Wynton Kelly et bien entendu Nat “King” Cole) tourne dans sa musique, colorée aux accents des Caraïbes, toujours plaisante et avant tout swingante. Au cours de sa carrière, Monty Alexander a enregistré près de 70 albums en leader.

www.montyalexander.com